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La Zone du Dehors

Alain Damasio
mercredi 15 septembre 2010
par gulzarjoby
popularité : 6%

Bonjour à toutes et à tous ! Aujourd’hui, longue chronique d’un roman, La Zone du Dehors d’Alain Damasio, que j’ai lu avec grand plaisir. Toutefois l’analyse de la narration que je vais en faire pourra paraître sévère, du moins exigeante.

Pour les malchanceux qui n’auraient pas lu le livre, je résume rapidement. Suite à des guerres qui laissent l’Humanité exsangue, n’occupant plus que le continent Africain, des cités démocratiques de quelques millions d’habitants sont bâties sur des astéroïdes, Cerclon I, II, III, etc... Ces cités sont basées sur un modèle social apaisé, censé prévenir de futurs conflits, ressemblant étrangement à la social démocratie à l’européenne.. !

Sur Cerclon I, en orbite autour de Saturne, un mouvement clandestin, sans chef ni organisation hiérarchisée, nommé La Volte, tente de réveiller la population, confite dans un confort, une vie apathique et aliénante de consommation. Les circonstances feront que la lutte contre l’autorité élue s’envenimera, finira en drame. Le mouvement paraît dissous... Le meneur de la Volte, Capt, un professeur de philosophie, va bientôt être arrêté, condamné lors d’une émission télévisé où le public vote pour ou contre sa mise à mort dans le Cube, énorme décharge qui plane au dessus de la cité...

Je ne vous révèlerai pas la fin du roman, bien entendu !

Indéniablement, le roman dégage un charme réel, grâce à ses inventions jubilatoires. Les tactiques efficaces et farfelues de lutte urbaine de La Volte, le fonctionnement du mouvement lui-même et ses principaux membres sont bien écrits et enthousiasmants.

Le vocabulaire, l’argot des adeptes de la Zone du Dehors qui désigne tout l’espace qui entoure la cité circulaire de Cerclon est aussi très agréable à lire, suffisamment surprenant sans être incompréhensible. La frontière est parfois délicate à établir entre invention et tradition dans ce domaine de l’écriture de mots nouveaux...

Tout le chapitre consacré au Cube, endroit impénétrable où se jouent d’étranges phénomènes, où est enfermé Capt est riche par l’utilisation du lettrage composant un langage autre, incompréhensible aux humains. Un moment vraiment réussi. Alors que souvent en SF, l’invention typographique frôle l’originalité pour l’originalité, faute de mieux, une grande et belle idée par exemple.

L’un des points forts du texte, assez rare je trouve, est que le roman a une conception spatiale et urbaine précise. Cerclon, l’intérieur comme refuge aseptisé, est circulaire, comme son nom l’indique, et entourée de la fameuse Zone du Dehors, chaotique, dangereuse, sale, hideuse. Un anneau, sorte d’autoroute frontière où foncent les Volteurs en bobsleighs, séparent l’intérieur de l’extérieur.

Au centre de Cerclon se situe le pouvoir, la tour télévisuelle relais.

Un cube déchetterie et radioactif, épée de Damoclés, surplombe la cité, tandis que Saturne et ses anneaux forment au-dessus un ensemble mouvant qui amène un peu de vie...

J’ai été tout du long du roman plongé dans cet univers cohérent, ce qui je crois m’a aidé à assimiler tout le reste ! Il y a là une construction de l’univers physique pertinente, simple et efficace.

J’ai ressenti toutefois trois grands axiomes du roman qui m’ont, non pas empêché de l’apprécier, mais plus je crois de le reconnaître comme un modéle, une oeuvre aboutie, qui vous laisse sans souffle une fois lue, dans une rare admiration et la sensation que vous ne pourrez pas écrire mieux, jamais !

Mais ceci est sans doute explicable, par une raison bien simple, qui n’a finalement pas grand chose à voir avec le talent de l’auteur.

Dans sa post-face, Alain Damasio précise qu’il a commencé à écrire ce roman à 22 ans. C’est extrêmement jeune ! Comment à cet âge maîtriser pleinement l’art de la narration, posséder suffisamment de références ? Même si j’ai lu la version réécrite pour l’édition Folio, forcément La Zone du Dehors est né dans l’enthousisasme, l’envie folle d’écrire, une pulsion littéraire. Et tant mieux, cela se ressent dans le roman ! C’est déjà formidable d’être capable d’écrire un tel livre !

Néanmoins, cela entraîne des conséquences au niveau de la narration, de l’impact final du livre sur sa lectrice, son lecteur. Du moins à mon avis.

Mais examinons plus attentivement ces trois axiomes qui oeuvrent au dedans de La Zone du Dehors...

Premièrement, La Zone du Dehors est fortement encombrée ! Certes, ces mille et une inventions qui parcourent le livre font partie de son charme. Mais d’un autre côté, le roman peut parfois ressembler à une brocante SF ! Ce qui n’a rien d’illogique, puisqu’il s’agit pour La Volte de secouer la société, d’inventer sans cesse leur mode de vie, de lutter par mille bricolages.

Je reste tout de même persuadé que quelques pages de moins seraient les bienvenues, et rendraient le roman plus fort, plus puissant car plus ramassé sur lui-même.

Paradoxalement, la fin prometteuse en elle toute seule est une seconde histoire ! Mais voilà, Alain Damasio n’a plus la place de la développer, sinon à passer à 800 pages ! Il n’ose pas non plus l’évoquer en un paragraphe lapidaire... La longueur permet de développer tout un monde, la concision permet de rester dans la mémoire du lecteur. Peut-être aurais-je du lire la première version de La Zone du Dehors, aux éditions La Volte...

Deuxièmement, le roman est ouvertement revendicatif, révolté, porteur d’un discours politique sur la société bourgeoise, la démocratie élective. Certes, encore une fois, c’est dans la logique narrative, puisque le roman raconte le parcours d’un mouvement anarchiste, La Volte !

Mais dans le même temps, l’auteur s’impose, et nous impose, de longues pages explicatives, qui ne sont pas forcément le discours des personnages, mais le sien. Cela m’a parfois gêné à la lecture. J’avais envie que cela cesse, pour revenir au roman et dans l’action !

Plus que par la parole, La Volte est surtout formidable par ses actes défiant plus que l’Autorité, la société même !

Plus globalement, de la fiction peut-elle être politisée à ce point sans en subir de désagréables conséquences, tel que la lassitude du lectorat ? Non pas que l’analyse d’Alain Damasio soit naïf ou inintéressante, bien au contraire ! Ce n’est pas le souci.

Le souci est que fait-on dans un roman ? L’on raconte une histoire, ou bien l’on défend des idées ? Impossible en réalité de faire l’un sans l’autre, à moins d’être un médiocre écrivain de SF ! Néanmoins je reste persuadé qu’Asimov ne défendait ou dénonçait pas les Robots... Il écrivait des histoires de Robots.

Cela a amené Alain Damasio à écrire plusieurs confrontations directes, de rencontres physiques entre le Président élu de Cerclon I et Capt, le meneur de La Volte. Parfois, ces pages paraissent suréalistes. J’ai eu de la peine à imaginer qu’un politique s’abaisserait à rencontrer ce terroriste, même si l’on comprendra à quel point il avait besoin de le jauger. J’aurai tenté d’imaginer une autre forme de dialogue, par un tierce personne, un mode opératoire inédit.

Autre souci, que je retrouve parfois chez un très bon auteur de roman noir, Didier Daeninckx, très dénonciateur, causant politique. Les personnages opposés à ses idées n’existent même pas. Ils sont absents, non de la narration, mais de la chair même du texte. Je vous conseille tout de même en Livre de Poche le formidable Cannibale ! Hors un auteur n’a peut-être pas à faire le tri, surtout aussi tranché, entre ses personnages... C’est du moins ce que j’apprécie, ce que je tente de faire dans mes propres écrits.

Dans La Zone du Dehors, la population soumise, peureuse, n’existe pas, est pratiquement sans consistance, hormis deux trois rencontres fugaces. En réalité, je crois que la population de Cerclon I, ce sont les lecteurs du roman eux-mêmes... Nous et notre croyance dans les vertus de la démocratie parlementaire telle qu’elle se pratique aujourd’hui...

Troisième et dernier axiome que j’ai trouvé très intéressant, mais étrangement sous-exploité du roman, la philosophie ! Car Capt, le meneur de La Volte est professeur de philosophie. Quelques pages sont consacrés à l’un de ses cours, deux trois noms sont cités, Deleuze, etc...

Et c’est tout.

Toute la problématique de La Zone du Dehors est sur comment passer à l’action ? Cela justifie sans doute pour l’auteur, et il a parfaitement raison, de ne pas s’encombrer de longs discours, livre ouvert sur le bureau. Mais j’ai regretté, une fois le roman achevé, ce manque de philosophie, alors que le personnage central le portait en lui. Un grand roman SF sur la philosphie aurait pu être là, entre mes mains !

J’aurais tant aimé refermer le livre en ayant une envie folle de philosophie, d’ouvrir d’autres livres, d’autres pensées. Je n’ai pas eu cette sensation.

Mais peut-être Capt veut-il se débarasser de la philosophie, qu’il préfère la vie aux discours, l’acte à la parole ? Alors cette absence prend son sens.

Pour conclure, La Zone du Dehors est pour moi un livre enrichissant, plein de suprises, d’inventions pertinentes. Je regrette simplement que par son inexpérience narrative, de jeunesse, Alain Damasio n’ait pas pu emmener son roman vers l’Anarchie suprême, le bordel intégral, pulvérisant définitivement le discours trop présent au profit des actes !

Mais peut-être également que la volonté de perfection esthétique est-elle ridiculement bourgeoise...

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Je lirai également dans quelques semaines La horde du contrevent, son autre roman publié chez La Volte. Une autre chronique s’annonce donc !



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